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Littérature


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Nan02 Night Club

Par François Nanquette

 
 
La nuit tropicale était chaude. Ils étaient allongés sur le lit pas encore défait, éclairés par le halo d’une lampe posée sur un bureau au fond de la chambre. Il suivit de ses lèvres la courbe de sa joue. Sa bouche descendit vers son cou, s’arrêta un moment au creux d’une salière, musarda vers l’autre puis escalada la pente arrondie d’un sein pour en attraper, avec les incisives et la pointe de la langue, le bout dressé. Ses doigts coururent légers sur ses tempes et sur ses paupières fermées où ils paressèrent. Ils frôlèrent ses oreilles, glissèrent sur son cou puis chaque main s’attribuant le sien, firent deux coupes à ses seins. Sa bouche abandonna l’aréole, chemina dans le vallon de sa gorge et descendit lentement dans un glissement arrêté par le petit creux du nombril que sa langue ne put se retenir d’explorer. Son visage descendit encore, lentement, freiné par sa bouche appuyée sur le ventre arrondi. Comme pour s’étirer, Cynthia tendit les bras ; ses doigts rencontrèrent ses cheveux courts qu’elle peigna ; ses mains passèrent de la nuque aux épaules de Zacharie qu’elle emprisonna de ses ongles et plaqua contre ses cuisses.
 
Tampa, Floride.
La nuit, Tampa appartient à la Mafia qui y a implanté un nombre record de boites de strip-tease. C’était dans cette ville que Zacharie devait passer la nuit. Arrivé à Miami quelques jours avant, il avait loué une voiture pour faire le tour de l’Etat et se rendre compte par lui-même de ce qu’étaient les terrains qu’il allait acheter. On était en plein boom de l’immobilier et il ne fallait pas traîner : prendre des options sur les parcelles, les voir aussi vite que possible et abandonner ou confirmer l’option selon ce qu’il trouvait sur place. Pour l’instant, il avait été plutôt chanceux ; à Fort Lauderdale, Cocoa Beach, Daytona il n’avait du renoncer qu’à un seul lot, vraiment trop mal situé. Il était arrivé à Tampa très tard dans la soirée après une longue route pendant laquelle il avait calculé et recalculé les bénéfices qu’il pourrait retirer en construisant les villas et en les revendant à ses clients de Montréal. La nuit tombait quand il s’arrêta dès l’entrée de la ville, loin du quartier chaud. Sur le parking du motel, Zach réalisa qu’il était affamé. Il donna l’empreinte de sa carte Amex, déposa rapidement ses affaires dans sa chambre, et se rendit à pied vers les restaurants qui bordaient la grand route. Les néons annonçaient : Steak house, Seven Seas Lobster, Sea food, Tex Mex….  Il opta pour le restaurant de fruits de mer et choisit son menu. Des clams, un homard fraîchement pêché, une Coor’s, à ce prix là, ça aurait été stupide de ne pas s’accorder ce petit plaisir. Il connaissait la réputation de Tampa et n’avait aucune envie de finir la soirée dans une des ces boîtes à strip-tease qui, ce jour de semaine, serait probablement lugubre. Sa table était près de la fenêtre ; passant entre les enseignes lumineuses des restaurants, des hôtels et des centres commerciaux, il voyait les feux rouges des voitures qui prenaient de la vitesse pour sortir de la ville. Elles semblaient glisser dans un silence absolu ; aucun bruit ne filtrait à travers les fenêtres bien fermées pour empêcher la chaleur de rentrer et permettre à la clim. de réfrigérer la salle de restaurant. Une enseigne bleue et blanche en forme de guitare Stratocaster attira son attention : House of Rock and Roll. Il n’y avait pas de vitrine, ça n’était donc ni une boutique de disques, ni un magasin d’instrument de musique. Une boîte sans doute ? Pourquoi ne pas y aller faire un tour ? Zacharie termina son café et paya l’addition à la serveuse qui lui confirma que c’était bien un club où l’on dansait jusqu’à trois ou quatre heures du matin. Il ne lui fallut que quelques minutes de marche dans la tiédeur. Devant l’entrée, un videur noir, avec le physique massif de l’emploi jeta un regard de bas en haut à son costume de lin écru et décida de lui ouvrir toute grande la porte. Les tables basses étaient occupées, il s’installa au bar et prit une Coor’s. La musique était bonne ; ça n’était pas de la soupe disco mais des morceaux rock ou blues qui donnaient envie de bouger. On était dans le Sud; ZZ Top, Eagles, Johnny Lee Hooker, Georgia Satellites étaient en haut de la playlist du DJ. La musique l’empêcha vite de tenir en place, il battit la mesure d’abord avec ses mains sur le bar, puis avec tout son corps, comme l’aurait fait un black. Il reconnut tout de suite les premières mesures de guitare des frères Gibbons. « La Grange », c’était irrésistible ; d’un geste, Zach enleva sa veste, l’envoya sur le fauteuil le plus proche et partit rejoindre les danseurs. Sur la piste, il enchaîna avec un autre morceau, puis quand le rythme ralentit trop pour continuer à danser seul, il revint au bar.
Elle ramassa sa veste qui était tombée par terre et lui tendit.
« Quand tu as enlevé ta veste pour aller danser, on aurait dit la transformation de Clark Kent en Superman ! »
Elle était assise à une table proche du bar. Devant elle, un seul verre ; elle n’était donc pas accompagnée. Son regard était chaleureux, il s’assit et lui proposa un drink. Elle accepta et appela le barman par son prénom pour qu’il vienne prendre la commande de Zach. Ils burent en parlant de musique rock. Elle était mince, blonde, avec une coiffure un peu désuète, celle des poupées Barbie dans les années 60. Ses cils étaient longs, son rouge à lèvre pâle, ses yeux enjoués. Quand le tempo des morceaux choisis par le DJ se réveilla, il voulut l’emmener sur la piste de danse, elle résista avec un grand sourire. Ils parlèrent et parlèrent encore, chaque morceau devenant le prétexte à un jeu : il fallait trouver le nom du groupe et le titre. Quand ils étaient à égalité, c’est l’année qui devait les départager. Après un moment, le jeu avait changé de nature. Il consistait, pour gagner, à affirmer avec le plus grand sérieux et la plus totale mauvaise foi ce qu’ils ignoraient. Lorsque Zacharie marquait un point, elle se penchait vers lui, son sourire devenait un éclat de rire et elle frôlait sa joue de ses boucles blondes. L’un et l’autre continuèrent à inventer des variantes jusqu’à ce que vienne une ambiance plus calme pour les clients maintenant moins nombreux.
Elle s’appelait Cynthia. C’est elle qui lui prit la main en même temps qu’elle le regardait droit dans les yeux. Il lui plaisait, elle lui montrait, exactement comme l’aurait fait un homme. Zach n’avait pas encore vécu ce genre de situation ; jusqu’ici l’initiative était venue de lui ou bien il réalisait que la fille avait quelque chose à vendre et il s’en allait. La situation l’intrigua et il dut le reconnaître, l’excita. Cynthia se rapprocha de lui, il entoura ses épaules et approcha son visage. Elle lui offrit un baiser rapide, les lèvres closes, les yeux rieurs et lui caressa la joue du bout de ses doigts.
« Zacharie, je t’emmène chez moi ? »
Etait-ce vraiment une question ? En tout cas, elle n’avait pas évoqué un dernier verre ou un autre prétexte. L’invite était, on ne peut plus explicite. Et pourquoi dire non ? Cynthia lui plaisait, même si sa fierté de mâle était un peu bousculée et qu’il était lucide : elle l’avait choisi, elle l’avait… ? ? Il avait du mal à trouver le mot juste. Dragué, ça ne convenait justement pas pour une femme, en tout cas pas pour elle ; séduit, c’était trop désuet.
Au diable les définitions ! Il se leva en lui tendant sa main.
Cynthia le retint et le fit se rasseoir, lui faisant de son index posé sur ses lèvres le signe de se taire ou comme, elle l’aurait fait pour un enfant, de rester sage.
Elle fit un signe pour attirer l’attention du barman.
« Jim ! amène-là »
Jim se pencha sous le bar souleva quelque chose que Zacharie ne voyait pas et s’approcha. C’était un objet fait de tubes métalliques chromés. Jim le déplia.
La chaise roulante était juste à côté du siège de Cynthia. Avec des tractions de bras, elle se rapprocha et attrapant les accoudoirs, elle se souleva d’un coup, ses jambes inertes suivant ses hanches comme des sacs de chiffon.
« J’ai un van spécial. Il est équipé pour monter ma chaise sans que je fasse d’effort et pour que je puisse conduire. Viens ! Je te ramènerai où tu veux demain matin »